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déc 21st

prédication du 4 dimanche de l’Avent

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Pour comprendre cette prédication, il faut avoir devant les yeux l’Annonciation de Léonard de Vinci et celle du Caravage

 

Prédication Luc 1, 26-38

 

Frères et sœurs

Qui va dans un musée où se trouvent des peintures d’avant le 19e siècle découvre immanquablement au moins une œuvre d’art représentant cette rencontre entre l’ange Gabriel et Marie, ce passage biblique appelé l’annonciation.
L’art participe de la création. L’art est création. L’art est aussi interprétation. Interprétation de ce que le peintre voit, de ce qu’il imagine, de ce qu’il croit. L’artiste est aussi influencé par le milieu dans lequel il vit. Ainsi, les vêtements des personnages bibliques sont souvent ceux de l’époque du peintre ou, à d’autres périodes, ceux qu’il imagine être ceux portés par les Juifs de l’Antiquité.

En ce qui concerne les représentations bibliques, qui étaient parfois les seuls accès au texte des gens du peuple qui ne savaient pas lire, les peintres ont aussi été influencés par ce que l’on nomme la tradition de l’Eglise. Il s’agit bien entendu de l’Eglise catholique, la plupart des représentations bibliques étant les œuvres de peintres de cette confession. Les Eglises orientales ont d’autres codes de représentation des épisodes bibliques.

Cependant, si ces artistes peignent très souvent des œuvres commandées par des hommes d’Eglise, cela n’ôte rien au témoignage de foi qu’ils nous donnent par-delà les siècles. Ce n’est pas parce qu’ils peignent sur commande que la foi des auteurs ne se manifeste pas au travers de leur interprétation du passage biblique choisi par le commanditaire.

Qui dit lecture, dit interprétation. Je vous renvoie aux travaux de Paul Ricoeur ou d’Umberto Eco. Il n’est pas d’énoncé que je puisse lire sans l’interpréter. Ainsi, si je lis « la pomme est verte », j’imagine soit une pomme mûre Granny Smith, soit une pomme pas mûre. C’est pourquoi il n’existe pas de lecture littérale de la Bible. L’interprétation est peut-être inconsciente, mais elle est nécessaire à la compréhension du lecteur. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de représenter une scène biblique. Tout est alors interprété par l’artiste. Mais plus encore qu’un simple choix de décor, d’attitude, de modèles, la vision de Dieu de l’auteur va l’influencer, qu’il en soit conscient ou pas. C’est pourquoi je dis que l’artiste est un témoin. Il peint ce qu’il reçoit du texte. Il ne peint pas le texte.

L’annonciation est un des textes fondateurs de la piété mariale mais c’est aussi un des textes qui racontent la promesse de Dieu pour l’humanité. Dieu envoie son fils pour nous sauver et c’est l’Esprit saint, donc Dieu, qui permettra la conception de l’enfant. Quoi que la réalité des choses ait été, Jésus est bien né, d’une femme appelée Marie ; C’est là vérité historique. Mais il y a d’autres vérités : celle du témoignage de l’évangéliste, qui fait de la théologie en narration. Celle de l’Eglise, qui varie tout de même avec le temps qui passe. Puis il y a la nôtre, celle qui est le lieu de la rencontre avec le Seigneur ressuscité, lui-même la seule vérité absolue.
Pour en revenir à l’Eglise, la question de la double nature du Christ a fait longtemps débat. Sans rentrer dans des rappels compliqués, le courant majoritaire de l’Eglise primitive a finalement décidé que Jésus était vrai homme et vrai Dieu en même temps. Cela peut ne pas nous parler, à nous, aujourd’hui parce que nous n’attachons plus beaucoup d’importance aux dogmes, nous privilégions la rencontre personnelle de chacun avec le Seigneur. Mais il y a peu de temps, c’était une vérité incontestable.
Seulement, vrai homme et vrai Dieu en même temps, c’est compliqué. Parfois, les théologiens ont penché pour le « vrai Dieu », d’autre fois pour le « vrai homme », et cela quoi qu’ils en aient dit. Parce que tenir ensemble les deux au même niveau d’importance, c’est impossible.

Qu’est-ce qui importe le plus ? Que Jésus soit Dieu fait homme ou qu’il soit un homme rempli de la présence de Dieu ?

Je vais m’expliquer à partir de deux représentations de l’Annonciation.

La première est une œuvre de jeunesse de Léonard de Vinci. J’aurais pu en choisir beaucoup d’autres, qui répondent aux mêmes codes artistiques et à la même vision théologique, mais j’aime bien celle-là.

On montre l’oeuvre

Léonardo est un peintre de la renaissance. Il peint selon les conventions de l’époque et cette époque insiste non pas sur l’humanité de Jésus, mais sur sa divinité. Il est impossible que Jésus, Dieu fait homme, naisse d’une femme ordinaire. Marie doit être extraordinaire. Et ce qui doit être extraordinaire chez elle, c’est non pas son caractère, sa foi, mais sa corporéité. Je m’explique : pour que Dieu puisse naître du corps d’une femme, il faut qu’il soit saint, mis à part, qu’il ne soit pas entaché du péché originel (encore une invention des pères de l’Eglise). Alors, Marie nait miraculeusement. Ses parents la destinent au temple, où elle reste pure et sainte, jusqu’au jour où on la marie à un vieillard, Joseph, qui va promettre de ne pas consommer cette union. Voilà la tradition principale au sujet de Marie. Voilà le contexte de l’œuvre. Il est inutile d’insister sur l’impossibilité historique d’une jeune fille élevée dans le temple ou de rappeler que le mariage et les enfants étaient bénédiction et le célibat réprouvé. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre la motivation théologique derrière cette tradition. Marie, déclarée mère de Dieu au concile d’Ephèse au 4e siècle, ne peut être que sainte de corps.

Observons plus attentivement l’œuvre. Je parlais de codes et de symboles : le manteau bleu de la Vierge, les auréoles, les ailes de l’ange sont codifiés. Le lys dans la main de Gabriel est signe de pureté. Le jardin clos représente la virginité de Marie. Mais le mur entourant le jardin est bas, le monde apparaît en arrière-plan. Ce peut être un rappel que tout ce qui se passe dans ce jardin est destiné au monde. La grâce faite à Marie l’est en vue du salut du monde. C’est là peut-être l’originalité de l’interprétation de Léonard.

Marie est en train de lire la Bible, rappel de son éducation au temple et de sa grande piété. Seul le geste de son bras gauche indique une quelconque surprise à l’annonce de l’ange. Ce dernier est à genou devant Marie, signifiant par là qu’elle est la mère de Dieu, supérieure à lui mais son geste de bénédiction rappelle qu’il est messager de celui seul qui peut bénir.

Le visage de l’ange est neutre. Ce pourrait être celui d’une femme comme celui d’un très jeune homme, comme c’est souvent le cas dans les représentations de Gabriel.

Celui de Marie est serein et bienveillant. N’oublions pas qu’à l’époque, la vierge Marie était celle qui intercédait auprès de son fils, le juge terrible devant lequel personne n’était innocent. Léonard peint son œuvre avant les premiers écrits de Luther. Le Christ fait peur. Seuls sa mère et les saints peuvent l’amadouer.

Voilà pour ce qui est une brève analyse du contexte et des symboles les plus importants dans l’œuvre.

Il reste l’essentiel : pourquoi ai-je choisi de vous montrer cette œuvre ? Qu’est-ce que je ressens à son examen ? Où me conduit ma méditation croyante ?

Evidemment, il y a la beauté de la composition, des personnages. La beauté d’une œuvre me renvoie toujours à la beauté de la création. Tout acte créateur est à sa mesure une pierre ajoutée à la création de Dieu. Cela me fait penser au psaume 8, non pas comme ode à la nature, mais émerveillement devant la capacité de l’humain à créer du beau parce qu’il est presque l’égal de Dieu. Rappelons-nous qu’en hébreu, le beau et le bon, c’est le même mot.

Mais je pourrais dire cela de toute œuvre d’art qui me touche. Ce qu’il y a de plus ici, c’est la foi du peintre, sa confiance en la mission de bienveillance de Marie devenue Sainte Vierge. Le visage de celle-ci est empreint de cette bienveillance. Je redécouvre aussi le miracle accompli par Dieu. Non pas celui de l’annonciation, mais celui du don de son amour. Je suis consciente de la communion des saints : de génération en génération les textes sont lus, interprétés et nourrissent les croyants qui à leur tour peuvent, comme Léonard, devenir des témoins pour d’autres.

Voici pour la vision qui insiste sur le Christ vrai Dieu et qui insiste sur Marie mère de Dieu, qui est née sans péché.

Je vous propose de découvrir une autre œuvre, que certains connaissent déjà parce que je vous l’ai déjà commentée : l’annonciation du Caravage.
Le Caravage, plus d’un siècle après Leonardo, ne peint plus selon les mêmes codes esthétiques. Nous sommes dans l’ère du maniérisme. Mais Caravage élabore un style très particulier, d’un réalisme incarné, prenant souvent de pauvres gens comme modèles. Il peint aussi en pleine Contre-Réforme, et les commanditaires insistent sur un retour à la simplicité et à l’essentiel, essentiel qui doit éclairer le peuple de l’Eglise. Cette œuvre, arrivée très tôt à Nancy dans la famille du duc de Lorraine, a été peinte à la fin de la vie du peintre, alors que sa technique est totalement au point. Si l’homme a une réputation sulfureuse, en partie exagérée par ses rivaux, il est indiscutablement homme de foi. Ami proche d’un cardinal, il suit aussi de près l’enseignement d’Ignace de Loyola.

Mais nous sommes ici les témoins d’une autre vision du Christ, tout aussi admise par l’Eglise romaine de son temps : le Christ, vrai homme. Bien sûr, nous ne le voyons pas, nous contemplons l’interprétation de l’annonce de sa naissance. Mais nous voyons Marie, qui était en train de raccommoder un linge. Si la fleur de lys subsiste, plus de jardin, plus de colonnes faisant penser à un temple. Nous découvrons un simple intérieur très mal éclairé.
Le jeu de lumière éclaire l’ange au-dessus de Marie et la lumière qui éclaire cette dernière semble provenir de Gabriel volant sur son petit nuage. Marie est soumise entièrement à la volonté divine. Ce qui importe pour le Caravage, c’est le oui de Marie. Tout le reste n’est que scène banale d’un quotidien ordinaire comme pouvait le voir toute personne suffisamment aisée pour ne pas vivre dans un taudis. Même l’ange nous frappe par la présence d’un corps très masculin d’ailleurs. Pas de doute sur son sexe pour le Caravage.
Serait-ce qu’il est déjà celui qui, par son geste de bénédiction, couvre la jeune fille de son ombre, ou plutôt de sa lumière ?

Et puis, il y a le lit défait, qui rappelle, lui, le lit conjugal. C’est ce lit qui m’avait frappé en premier lorsque j’ai découvert l’œuvre à Nancy. Depuis, j’ai lu des commentateurs qui, comme moi, se demandaient si le Caravage croyait vraiment en la conception virginale de Jésus. En réalité, peu importe parce que l’essentiel n’est pas là. A débattre sans fin du « comment est-ce possible », on en oublie l’essentiel, la promesse du Sauveur du monde et la réponse de Marie.

Qu’est ce qui m’a conduite à choisir cette œuvre, hormis le fort contraste avec celle du Vinci ? Le tableau ne laisse certes pas indifférent mais ce n’est pas la raison principale de mon choix. Ce dont l’artiste témoigne, c’est du Christ vrai homme. Certes, il vient de Dieu, l’ange le proclame. Mais il arrive dans un quotidien plus que banal d’une jeune fille ordinaire. Certes l’Eglise romaine en pleine Contre – réforme réaffirme toute la tradition mariale. Mais cela n’apparait pas dans l’œuvre. C’est comme si, pour le peintre, cela n’était pas intéressant parce que tout le monde le savait, les légendes ou dogmes (selon l’endroit où l’on se tient) étaient connus. Le Caravage me témoigne d’un plus grand miracle. Non pas que Dieu ait envoyé Gabriel vers Marie. Non pas qu’elle ait peut-être conçu sans l’aide d’un humain. Le plus grand miracle, c’est que Dieu a tellement fait confiance aux humains que l’annonce de son amour a été faite et reçue au cœur de notre humanité. C’est tout bonnement Jésus vrai homme dont témoigne l’artiste. Parce que Jésus vrai Dieu, c’est en effet celui qui fait peur. Celui qui est hors de nous, plus que nous, loin de nous. Celui dont on ne sait rien. Jésus vrai homme, c’est celui qui partage notre quotidien, celui qui est toujours là, quand je me tourne vers lui tout comme quand je l’oublie. C’est là qu’est le plus grand miracle. Non pas dans tous les actes de puissance que Dieu a réalisés, seul ou par Jésus, mais dans cette présence qui change ma vie au quotidien, au cœur de mes jours. C’est cela que je vois dans cette œuvre.

Peut-être que l’artiste serait surpris de ce que je trouve dans son œuvre. Son ami et protecteur le cardinal del Monte le serait certainement. Mais nous recevons le texte là où nous sommes. Nous entendons les témoins des siècles passés là où nous nous trouvons. Nous interprétons l’interprète.

Pour en revenir aux deux œuvres, j’insiste sur leur conformité à la théologie de l’Eglise de leur temps. Les deux artistes éclairent simplement l’une des deux facettes de l’affirmation centrale de la foi de l’Eglise : le Christ, vrai homme et vrai Dieu.

Nous n’avons plus la même vision du Christ, qui est celui qui partage nos vies. Aussi n’avons-nous aucun mal à ne pas considérer Marie comme mise à part dès avant sa conception, comme une sainte par nature. Mais c’est en fait pour la raison inverse de celle des réformateurs. Nous n’ignorons pas Marie délibérément pour pouvoir voir le Christ. C’est naturellement que ce dernier prend toute la place sans nous faire peur, bien au contraire ! Plus besoin de Marie comme douce intermédiaire. En ce sens, les Réformateurs ont gagné la partie ! Nous n’avons plus à être convaincus.

Et la vraie Marie dans tout cela ? Evidemment que personne n’y a accès, le récit de Luc est théologique. Malgré tout, on peut devenir certains de ses traits de caractère.
Comme souvent dans la Bible, Dieu choisit Marie sans qu’on sache pourquoi. Il a choisi de la même manière Abraham, Moïse, Gédéon et tant d’autres. Mais ce que l’on sait grâce à l’évangéliste, c’est que Marie a dit oui au projet de Dieu pour elle. Ce oui se lit dans les deux œuvres que nous avons découvertes, ce oui est central, avec celui de Joseph que l’évangéliste Matthieu met en lumière. Dieu en effet a décidé de faire confiance à deux humains ordinaires pour permettre l’accomplissement de sa promesse à l’humanité. Ce qui rend Marie extraordinaire et digne de respect, c’est ce oui à l’inattendu, ce oui alors qu’il change sa vie, pas forcément en bien. Ce oui, nous l’entendons et nous sommes exhortés par ce oui à répondre, nous aussi à l’appel que Dieu nous adresse.
Amen

 

 

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