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juil 15th

Prédication du dimanche 4 juillet 2021

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Prédication Mt 1, 1- 17

 

Frères et sœurs

 

Les fêtes religieuses sont importantes. Elles rythment notre année et nous permettent de nous souvenir d’événements majeurs dans l’histoire du salut. La fête en termes philosophiques est un temps mis à part, un temps qui existe en dehors du temps ordinaire. La fête religieuse permet de vivre un temps différent, celui de la transcendance, celui de Dieu. La fête est le temps du « faire mémoire », le moment du temps de Dieu faisant irruption dans le monde des hommes.
De toutes nos fêtes, c’est Noël qui réalise le mieux ce temps en dehors du temps. Il est bon de faire mémoire du cadeau que Dieu a fait à l’humanité en la personne de Jésus. Il est bon de rappeler la lumière du monde au plus profond de l’obscurité de nos hivers.

 

Le problème, c’est que Noël est une fête chrétienne tardive. Elle date du 4e siècle. La fête par excellence, c’est le dimanche, jour de la résurrection. Puis on fête l’anniversaire de la résurrection, avec Pâques. Les autres fêtes, Noël, l’Ascension et Pentecôte, datent toutes du 4e siècle, où l’on commence à rechercher lieux de pèlerinage et reliques, où l’on veut matérialiser l’histoire de Jésus, peut-être pour ancrer cette histoire dans celle de l’humanité pour toujours.

Le problème, c’est que l’évangéliste Matthieu n’a pas écrit ses deux premiers chapitres comme trame d’une fête de Noël. Ces deux premiers chapitres sont prologues à l’évangile tout entier. Leur but est de donner des clés de lecture pour le reste de l’évangile. Ainsi, le fil rouge de la narration matthéenne est l’Emmanuel, Dieu avec nous. Ainsi aussi, Jésus est présenté comme le nouveau Moïse dans ces deux premiers chapitres.

 

Une généalogie, cela ancre quelqu’un dans une famille. À l’heure actuelle, de plus en plus de personnes recherchent leurs ancêtres, comme si les incertitudes de l’avenir pouvaient être allégées par les certitudes du passé.

Dans la Bible, les généalogies sont importantes. Faire partie du peuple élu, c’est savoir qui on est, c’est savoir où on va. C’est avoir la garantie que Dieu a un projet pour soi et les siens.

Deux généalogies de Jésus nous sont transmises, l’une par Matthieu, l’autre par Luc. Hélas pour ceux qui chercheraient des traces du Jésus historique, elles sont totalement incompatibles. Certes, les deux donnent à Jésus David comme ancêtre. Mais Luc choisit le chemin obscur alors que Matthieu trace la voie royale. Deux généalogies fantaisistes aussi en ce qu’elles ne sont pas complètes. Des générations sont sautées, des siècles sont raccourcis, comme on peut s’en rendre compte en comparant ces listes à celles du livre des Chroniques par exemple. C’est donc que ces généalogies ne nous apprennent pas qui est Jésus de Nazareth, mais qui est Jésus le Christ.

 

Revenons donc à cette généalogie qui commence l’évangile. Nous traduisons par généalogie un mot qui signifie commencement, genèse en grec. En hébreu, généalogie ou engendrement veut aussi dire histoire. C’est là une indication de la manière dont on percevait la succession des générations, comme une histoire : histoire d’une famille, histoire d’un peuple aussi puisque ces générations sont celles des descendants d’Abraham.
La litanie des générations, des noms de personnes que nous retrouvons dans l’Ancien Testament pour la plupart puisqu’ils ont été rois, nous indique une première chose : Jésus est humain. C’est dans l’histoire des hommes que son histoire s’inscrit.
Mais dès le départ aussi, c’est dans l’histoire d’un peuple que la naissance de Jésus s’inscrit, celle du peuple juif. Fils de David, fils d’Abraham. Abraham, celui qui est le père des douze tribus d’Israël, l’ancêtre vénéré par tous. Il suffit d’être fils d’Abraham, c’est-à-dire descendant d’Abraham pour faire partie du peuple élu.

En relisant cette série de noms, c’est toute l’histoire d’un peuple qui se déploie. De la constitution d’un peuple à la libération d’Égypte, de Jacob à Aminadab, des commencements sur la terre promise à l’exil de Boaz et Ruth à Jékonia, puis du retour d’exil au père de Jésus, dans l’obscurité de noms qui ne sont plus des noms de rois, Israël n’étant plus politiquement indépendante.

Jésus nait juif, d’une famille qui descend d’Abraham. Cela suffirait pour déterminer sa vie : obéissance à la Loi, respect du sabbat, étude de la Tora, pèlerinages au temple ponctueront sa vie quotidienne comme les temps et les saisons. Sa vie privée également sera déterminée par sa naissance. Juif, il épousera une juive. Il ne fréquentera que des juifs.

 

Mais son existence est également déterminée par la lignée dont il descend. Généalogie de Jésus Christ, fils de David. Ses ancêtres sont les rois d’Israël, de David à Jékonia. Quel poids à porter ! N’attend-on pas un descendant du roi David qui viendrait s’asseoir sur le trône d’Israël ?

 

En tout cela, Jésus partage notre humanité. Nous sommes tous conditionnés dès notre naissance. Si nous ne connaissons pas tous nos ancêtres sur plusieurs siècles, le simple fait d’être nés dans un endroit précis, en un temps déterminé conditionne notre vie. Je suis née au milieu du 20e siècle, en France, pays démocratique, en Alsace, région à l’histoire mouvementée encore récente dans mon enfance. Je suis née dans une famille protestante depuis Martin Luther du côté de ma mère, sans aucune gloire de ma part, là-bas, c’était tout simplement la religion du prince. Si j’étais née à la même époque dans un pays musulman dans un village perdu aux confins du désert, ma vie n’aurait certes pas été la même.

Nous sommes conditionnés par notre lieu de naissance, par notre famille, par notre environnement.

Jésus le Christ est né dans un environnement et une famille qui rendaient automatiquement le poids du passé bien plus lourd que pour nous. La détermination par la naissance était bien plus forte.

 

Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.

Jésus-Christ, Jésus le Messie, ce n’est pas n’importe qui. Descendants de rois, oint par Dieu, sa généalogie ne devrait-elle pas être impeccable ?

Pourtant, là également, l’évangéliste nous raconte une naissance inscrite dans notre humanité, avec ce qu’elle a de bon, avec Abraham par exemple, avec ce qu’elle a de glorieux, avec David, mais aussi ce qu’elle a de mauvais, avec Roboam, ou avec Manassé, avec ce qu’elle a d’obscur avec les noms inconnus des dernières générations. Et puis, il y a les femmes : Tamar qui viole la loi pour que Juda lui donne un fils ; Rahab la prostituée qui permet la victoire ; Ruth l’étrangère qui est l’arrière-grand-mère de David, et Bethsabée, la femme d’Urie, que David fait tuer pour qu’il ne découvre pas qu’il a fait un enfant à sa femme.
Généalogie ou commencement, c’est le même mot en grec. Commencement, comme dans la Genèse où il est écrit commencement des cieux et de la terre. Est-ce une généalogie humaine qui nous est présentée là ou est-ce une histoire, qui commence avec le commencement des cieux et de la terre et qui ne se terminera pas avant la fin des temps, comme le proclament les derniers mots de l’évangile ?

 

Voilà toute l’histoire des humains, toute l’histoire du monde en quelques lignes d’ancêtres, qui devraient tout déterminer.

Que faire pour sortir de ces déterminations : celle de notre naissance, celle des peuples, des affrontements qui se répètent de génération en génération ? Que peut-on faire pour changer le monde ? Nous savons bien la spirale de violences qui se déploie dans tant de lieux dans le monde : conflit israélo-palestinien ; racisme institutionnel aux Etats-Unis ; conflits ethniques en Afrique, violence dans nos banlieues. Dans cette spirale, chacun est justifié, chacun se justifie et si tout le monde n’est pas coupable, souvent les deux camps font preuve de violence et le nombre de victimes augmente chaque jour.

 

 

Revenons à la généalogie de Jésus. Étant donnés ses ancêtres, Jésus avait deux destins possibles : celui de son père, de son grand-père avant lui, celui de charpentier à Nazareth ou ailleurs, inconnu, obscur, espérant que son fils ou son neveu serait l’élu de Dieu ; ou alors celui du Messie que tous attendaient, guerrier et conquérant, qui rendrait à Israël son indépendance et sa gloire…ou qui mourrait en essayant !

 

16Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, celui qu’on appelle le Christ.

 

Sauf que dans cette histoire qu’on pourrait croire bouclée, pré-déterminante pour la vie de Jésus, Dieu fait irruption et crée un espace. La généalogie de Jésus n’est pas celle qu’on attendait. Le lecteur ou l’auditeur des premiers versets sait que c’est la généalogie de Jésus et découvre que ce n’est pas si simple. Ne nous y trompons pas, Joseph est bien le père de Jésus puisqu’il l’a reconnu et qu’il l’élève. Nous ne parlons pas ici de génétique. J’aurais pu être la fille adoptive de mes parents, j’aurais été déterminée par mon lieu de naissance, ma famille de la même manière ou presque. Il y aurait eu des facteurs supplémentaires qui auraient compliqué la donne mais ne m’auraient pas donné plus d’espace de liberté, au contraire.

 

Mais l’évangéliste précise que Jésus est le fils de Marie, pas de Joseph, alors qu’il aurait pu marquer « Jacob engendra Joseph, le père de Jésus », par exemple. Le creux, l’espace, c’est celui de la paternité biologique de Jésus, non pas parce qu’elle annulerait celle de Joseph, mais parce qu’elle est le lieu de l’intervention de Dieu dans la vie des humains, nommément Joseph, Marie et bien sûr Jésus.

 

L’intervention de Dieu dans la vie bien humaine de Jésus crée un espace de liberté, un espace qui lui permettra de prendre le recul indispensable à sa mission. Juif, il le reste. Fils d’Abraham certainement. Fils de David élu par Dieu également. Mais ce qui comptera pour lui, c’est l’appel qui lui est adressé. Plus tard dans l’évangile, on parlera peu d’Abraham. Jean le Baptiste expliquera qu’être fils d’Abraham n’apporte rien. Ce qui compte, c’est se comporter en fils d’Abraham.

 

Jésus profitera de cet espace de liberté donné par Dieu pour accepter une troisième voie, celle qui fera advenir le royaume de Dieu : la voie de la paix, la voie de la non-violence. Messie, il l’est ; mais pas celui qui est attendu, le grand roi guerrier. La violence fait partie de son univers dès sa naissance, mais il montrera la voie de la paix à son peuple, à l’humanité entière.

 

Je vous ai montré à quel point Jésus était ancré dans notre humanité, mais il est aussi fils de Dieu, nous le verrons la prochaine fois. Et c’est parce qu’il est à la fois fils des hommes et fils de Dieu qu’il peut nous libérer de notre passé, de nos enfermements.

Par Jésus le Christ, nous avons obtenu nous aussi la possibilité de choisir de le suivre, de faire le pari de la paix. Ainsi, pour en revenir aux lieux de violence dans notre monde, pouvons-nous faire entendre une autre voix : celle qui condamne toute forme de violence, quel qu’en soit le motif. La voie chrétienne, la voix du Christ. La fin ne justifie jamais les moyens. Ce n’est pas Gandhi qui l’a dit, c’est Kant, cela fait partie de notre patrimoine philosophique, ancré bien entendu dans le christianisme.

Mais dire « cela suffit, arrêtez », comme le font tant de responsables religieux au sujet de tant de guerres, cela ne suffit pas. La voie de la paix est un chemin contraignant. Elle n’est possible que dans le respect absolu de toutes les parties. Ainsi, à chaque conflit, il nous faut aussi condamner les discours remplis de haine des uns et des autres, mais aussi des troisièmes, ici, en France, loin des bombes et des roquettes. C’est un chemin qui parfois mène aux ennuis et parfois à pire, – Jésus n’a-t-il pas fini sur une croix ?- mais c’est le chemin que Jésus a marché, celui pour lequel il nous libère, celui qu’il nous désigne et sur lequel il nous accompagne.

Amen

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