Vie de l'Eglise

avr 14th

Prédication : les bénédictions de Jacob Gn 28, 10-22 et Gn 32, 22-30

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 Frères et sœurs

 

Dans quelques jours, notre Église entamera une réflexion sur la bénédiction. C’est un sujet important, c’est pourquoi j’ai décidé de méditer avec vous sur ce sujet aujourd’hui.

Bénir, qu’est-ce que c’est ? Vaste sujet dont nous ne ferions pas le tour en un an de prédications.
Pour introduire la réflexion, j’ai eu envie d’examiner les relations de Jacob avec Dieu, la manière dont il est béni, l’effet que cette bénédiction a sur lui.

Le mot bénir en hébreu, barak, vient du mot qui signifie « genoux ». Bénir, c’est, littéralement, prendre sur ses genoux.
L’histoire de Jacob, que nous lisons et discutons en ce moment dans le groupe de partage biblique, l’histoire de Jacob nous montre une autre situation où on « prend sur les genoux ». Lorsque Rachel, la femme préférée de Jacob, se lasse d’être stérile, elle lui donne sa servante Bilha pour qu’elle porte pour elle un enfant. Elle dit à Jacob : Voici ma servante Bilha ; va avec elle ; qu’elle accouche sur mes genoux, et que par elle j’aie aussi des fils !

Les genoux sont donc signes de liens très forts.

Bénir, c’est dire du bien. Dire du bien de la part de Dieu. Bénir, c’est positif.

La grande question que se pose à notre Église qui entre en débat synodal, c’est de savoir qui nous devons bénir de la part de Dieu, à quelles occasions.
Nous aurons des rencontres sur ce thème donc je ne vais évidemment pas vous donner de réponse. D’abord, de réponse évidente, il n’y en a pas, sinon nous n’aurions pas besoin de débats et de synodes pour en discuter puis en décider.
Ensuite, je ne vais pas vous donner « ma » réponse. Il faudra que tout le monde réfléchisse et discute, cherche et écoute.

 

Mais d’emblée, il me semble qu’on peut dire sans créer de grands débats que lorsque Dieu bénit, il ne bénit pas nécessairement des personnes très recommandables. Jacob en est un exemple frappant.
Je vous propose d’essayer de comprendre ce qui se passe lorsque Dieu bénit ce petit-fils d’Abraham qui n’a pourtant rien pour lui, si ce n’est son grand père.
Jacob, fils d’Isaac et de Rébecca, frère jumeau d’Ésaü est le fils préféré de sa maman. Elle l’a aidé à voler la bénédiction qu’Isaac réservait à Ésaü, son fils préféré à lui. Cherchez des modèles dans la Bible et vous ne trouverez que des familles dysfonctionnelles !

Cette première bénédiction, celle d’un père pour le fils qu’il choisit comme héritier ne nous intéresse que dans la mesure où elle a été volée et qu’Isaac ne peut pas revenir sur ce qui a été dit. D’un autre côté, avait-il besoin de bénir celui qu’il croyait son fils préféré en lui promettant tous ses biens et la domination sur son frère ? Est-ce bénir que dire du bien pour les uns au détriment des autres ?

 

Ésaü est furieux, il veut se venger. Rébecca convainc Isaac d’envoyer Jacob chez son oncle Laban.
C’est lors de ce voyage que Jacob fera le rêve où Dieu le bénit comme il a béni Abraham et Isaac. Il lui promet la terre et une descendance nombreuse et lui promet de le protéger et de l’accompagner jusqu’à ce qu’il retourne dans ce pays promis à ses descendants.

La bénédiction de Dieu, c’est du bien dans la vie quelque peu erratique de Jacob. Une descendance, une terre, c’est la stabilité, c’est l’idéal à atteindre pour les hommes de cette époque.
Une descendance aussi nombreuse que les étoiles, c’est aussi la renommée assurée. Qui n’a pas entendu parler de Jacob, celui qui s’appellera Israël ?

Un Dieu qui protège, qui accompagne celui qu’il a béni jusqu’à son retour, quelle que soit la durée de cette expatriation, et nous savons qu’elle va durer 21 ans, c’est une chance inouïe.

Un Dieu qui s’adresse directement, de manière claire à un homme, n’est-ce pas ce dont nous rêvons tous ? Ah, si seulement Dieu me parlait en vrai, directement, je saurais qu’il existe vraiment, je saurais ce qu’il attend de moi.

Un Dieu qui n’attend rien de Jacob, qui est là pour donner, uniquement, voilà aussi qui est inattendu et incroyable.

 

Jacob a bien compris que Dieu lui a parlé. Il s’effraie, s’exclame que le lieu où il a passé la nuit est la porte du ciel, dresse une pierre et la consacre, et donc fonde là un sanctuaire.

 

Cela, c’est l’effet de la théophanie, de la manifestation de Dieu. Voyons de plus près l’effet de la bénédiction.

   Jacob fit ce vœu : Si Dieu est avec moi et me garde sur la route où je vais, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je reviens sain et sauf chez mon père, alors le SEIGNEUR sera mon Dieu. Cette pierre dont j’ai fait une pierre levée sera une maison de Dieu. Sur tout ce que tu me donneras, je te paierai la dîme.

 

J’ai toujours trouvé ces deux versets extraordinaires : Jacob reconnaît que Dieu lui est apparu, mais il ne lui répond pas par une superbe confession de foi, par un geste de reconnaissance. Rien de tout cela. La réponse de Jacob est une réponse prudente. Je verrai bien : si tu fais ce que tu dis, alors, tu seras mon Dieu. Autrement dit : ce n’est pas parce que Dieu m’apparaît que je lui fais confiance.

 

Extraordinaire réponse que celle-ci. Il est vrai que Jacob n’a rien demandé à Dieu. La bénédiction de son père, il la voulait. Être le fils qui hérite, c’est intéressant, c’est concret, c’est du solide. Mais être choisi par Dieu comme l’héritier de la promesse, qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Jacob est l’ancêtre du positivisme : je ne crois que ce qui est prouvé.

 

Si on lit la suite de l’histoire, ce que je vous invite vivement à faire, on constate que rien n’a changé dans la vie de Jacob. Trompeur et lâche il est, trompeur et lâche il reste. Parfois trompé lui-même, toujours habile, Jacob ne prie pas, Jacob ne célèbre pas le Seigneur, Jacob reste Jacob.

Jusqu’au jour où il repart vers son pays, avec femmes, enfants, serviteurs et troupeaux et qu’il doit faire face à son passé, en la personne de son frère Ésaü. Ce dernier s’avance vers la longue caravane de Jacob avec une troupe nombreuse. Jacob a peur qu’Ésaü ne cherche à se venger des événements qui se sont passés il y a plus de 20 ans. Jacob n’a pas changé, Jacob n’a pas mûri, Jacob présume que son frère est dans le même état d’esprit.

 

Saisi d’angoisse, Jacob se tourne alors, et pour la première fois, vers Dieu. Il a peur pour ses femmes et ses enfants. Suit le passage du gué du Yabbok, que nous avons lu tout à l’heure et la seconde bénédiction de la part de Dieu.

Je ne vous expliquerai pas ce qui se passe dans ce combat. Personne ne peut l’expliquer. Des milliers de pages ont été écrites à son sujet. Lutte de Jacob contre lui-même ? Lutte contre ce qui le sépare de Dieu ? Lutte contre l’idée que Jacob se faisait de Dieu ?
Il s’en faut en tous cas de peu pour que Jacob ne gagne le combat. Il le perd. Il perd pour la première fois. Il avait gagné le droit d’aînesse de son frère, il avait gagné la bénédiction de son père, deux épouses, onze fils et une fille, servantes, serviteurs et troupeaux. Tout cela, ou presque, avait été gagné par ruse. Il s’en est fallu de peu que Jacob ne gagne ce combat aussi.
Mais ce combat n’était pas fait de ruse ou de tromperie. Ce combat était loyal, face à face, pour la première fois. Jacob qui s’était enfui de chez son père, de chez son beau-père fait face…et perd.

Que perd-il ? Certainement pas la vie. Pas ses biens non plus, ni sa famille, ni sa place à la tête du clan.

Ce qu’il perd, c’est sans doute l’assurance qu’il peut s’en sortir seul, par ses manipulations. Il ne va plus prendre, il va demander :

Il demande une bénédiction. Et il la reçoit, en même temps qu’un nouveau nom, Israël.
Ce changement de nom signifie un changement de statut, et pour Jacob un changement de vie. Jacob le trompeur devient Israël, le patriarche. La suite du récit le verra transformé. Face à son frère qu’il reconnaît avoir spolié. Face à ses enfants avec qui il entre en dialogue et qu’il guide. Face à son Dieu, qu’il a vu face à face.

 

Deux bénédictions, une qui ne change rien, une qui change tout.
Deux bénédictions, une qui est donnée sans que Jacob ne la demande, une qui est demandée.

 

Nous pourrions nous dire que la première était inutile, mais à bien y réfléchir, ce serait une erreur de le penser. En effet, c’est parce que la première bénédiction avait été donnée que Jacob s’est tourné vers Dieu. C’est parce que la première bénédiction avait été donnée que Jacob s’est enfin retrouvé debout devant son Dieu.

 

Et nous, dans tout cela ? Comment trouver une parole pour nos vies ?

Sans orienter particulièrement le débat sur la bénédiction qui va s’ouvrir, je voudrais ouvrir deux pistes.

La première concerne le baptême. Certaines Églises ne considèrent pas le baptême des petits enfants comme valable. Notre Église, comme l’Église catholique, accueille les demandes de baptême d’enfants. Le baptême est un sacrement, mais il est aussi bénédiction et promesse. Or cette bénédiction, cette promesse, toutes deux prononcées de la part de Dieu, ne sont pas reçues comme telles par le bébé. Mais il saura qu’il a été baptisé. Il saura qu’il a une place dans l’Église, que Dieu a prononcé une parole et une promesse pour lui. D’ailleurs, tout comme Dieu s’est adressé spécifiquement à Jacob, il appelle chaque enfant par son nom, il s’adresse à une personne unique.
Aucune vie ne se ressemble. Nul ne sait quand l’enfant baptisé demandera activement une bénédiction sur sa vie, nul ne sait s’il gardera sa place dans l’Église ou quand il y reviendra. Mais l’histoire de Jacob montre qu’aucune condamnation n’est possible ni concernant la première bénédiction, ni concernant les détours de la vie de chacun. L’histoire de Jacob, c’est l’histoire de l’Évangile, même si Jésus n’est pas présent. Dieu s’avance vers nous et nous propose sa protection, il pose une parole qui dit du bien sur nos vies. L’histoire de Jacob, c’est aussi notre histoire avec Dieu, c’est là le deuxième point que je voudrais souligner.

 

Tous uniques aux yeux de Dieu, nous avons chacun un chemin différent. La ligne droite avec Dieu, si je puis utiliser cette image, la ligne droite existe si rarement : recevoir la bénédiction et la promesse de Dieu et en vivre à chaque instant, à qui est-ce arrivé, si ce n’est au Christ ?

 

Nos chemins sont tortueux, notre relation à l’Évangile et à Dieu est compliquée. Parfois, comme Jacob, on « croit en Dieu » comme on dit, mais on ne se sent pas personnellement concerné. Comme Jacob a vu qu’un Dieu était présent mais n’a pas accepté qu’il devienne son Dieu sans faire ses preuves, nous demandons nous aussi que ce Dieu qui existe sûrement montre qu’il est Dieu et qu’il tient ses promesses.

Malheureusement, dans ce dernier cas, souvent, quand Dieu accomplit ses promesses, nous pensons que c’est par nos propres moyens que nous rendons notre vie bonne.

 

Nos chemins sont tortueux, mais pour Dieu, rien n’est jamais définitif. Au Yabbok, Jacob rempli d’angoisse s’isole et pour la première fois depuis Bethel, il se retrouve seul devant son Dieu.

Ce n’est pas facile, le combat de Jacob le montre. Nous voudrions tant que le chemin soit facile.

Jacob ne sera au bénéfice réel de la promesse de Dieu que lorsqu’il lui demandera cette bénédiction qu’il avait pourtant déjà reçue.
J’annonce dimanche après dimanche, visite après visite, rencontre après rencontre que le Seigneur est avec nous, qu’il dit du bien sur nous, qu’il est prêt à porter une partie de nos fardeaux. Mais en fin de compte, nous ne vivons la réalité de cette bénédiction et de cette présence que lorsque nous consentons à les lui demander. Cela, ce n’est pas collectif, c’est un chemin individuel : c’est accepter de dire à Dieu : je ne peux pas toute seule, aide-moi, bénis-moi, accompagne moi sur mon chemin. Alors, cette bénédiction que j’ai reçue lors de mon baptême, de ma confirmation, que je reçois avec vous chaque dimanche devient réelle pour moi.
Nos chemins sont tortueux. Combien de fois nous faut-il découvrir que nous avons tourné en rond, qu’il nous faut encore une fois nous battre contre nous-mêmes, accepter d’être démuni et demander encore une fois la bénédiction de Dieu ? Chacun de nous sait combien de fois il l’a déjà fait, sur son chemin de doute et de confiance, de peine et de joie, de tourment et de paix. Personne ne sait combien de fois encore il lui faudra recommencer.
Nos chemins sont tortueux, mais le Seigneur nous y précède, nous y attend et nous y accueille. Il veut du bien pour nos vies. Il nous bénit.

Amen

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