Vie de l'Eglise

nov 9th

Autour de René Girard

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A l’occasion du décès de René Girard, Pierre Zettwoog vous propose une série de réflexions qu’il avait présentées au café-théo des 7 mares en 2010-2011.

 

Texte n°1

Un parcours dans la littérature, la mythologie et la Bible,

à la suite de René Girard, avec sa clé de lecture : la rivalité mimétique

 

René Girard est né en 1923, il est entré à l’Académie Française en 2005. Sa carrière s’est déroulée aux Etats Unis. Il fut professeur de littérature comparée dans plusieurs université américaines. Sa notoriété vient de sa théorie originale et controversée de la violence dans les sociétés humaines. Il est parvenu à cette théorie en trois étapes.

 

La première étape fut la découverte, dans la littérature européenne, de ce qu’il a appelé la rivalité mimétique. Selon lui tous les grands auteurs, de Cervantès à Dostoïevski, n’ont qu’un sujet : les obstacles que le héros rencontre dans l’accession à l’objet de son désir. Or ces écrivains dévoilent que cet objet n’est jamais désiré pour ce qu’il est, mais parce qu’il est désiré par un autre auquel le héros voudrait bien ressembler. L’affaire se termine d’autant plus violemment que la distance sociale entre le héros et son modèle est faible. A la limite les deux échangent les rôles. Le pire est que le propre des conflits mimétiques est qu’ils sont contagieux, le conflit peut s’étendre, auto-destructeur, à toute la société. C’est la crise mimétique, chacun est contre tous.

 

La deuxième étape fut celle de l’exploitation des données de la littérature ethnologique. Il conclut que toutes les sociétés humaines, depuis qu’elles sont sorties de l’animalité, sont passées par des crises mimétiques, avec des menaces très réelles d’autodestruction. Les sociétés humaines sont sorties de l’animalité par l’invention continue de nouvelles technologies, mais chaque nouvelle technologie porte en elle une nouvelle cause d’enclenchement de crises mimétiques encore plus dangereuses que les précédentes. Les sociétés qui ont subsisté sont celles qui ont su trouver des mécanismes de blocage de la montée de ces crises. Elles ont installé des systèmes d’interdits et d’obligations rituelles, qui assignent à chaque individu dès sa naissance sa place et son rôle dans le groupe.  Mais la pièce essentielle de ces dispositifs est le rite sacrificiel. Ce rite rappelle le meurtre fondateur à l’origine du groupe, sa réitération assure la pérennité de sa cohésion. Un exutoire est offert à la violence structurelle du groupe, « il est avantageux qu’un seul meurt plutôt que tout le peuple », (Jn, 18, 14) . Mais pour que le processus fonctionne, il faut que tous croient que la victime désignée est réellement coupable, et que l’exécution en soit collective et anonyme. Nous sommes au temps des religions premières et des religions archaïques, et malheureusement de leurs survivances effrayantes dans le monde contemporain.

 

Dans la troisième étape René Girard s’est fait exégète biblique. L’événement Christ mort et ressuscité révèle, une fois pour toutes, que la victime sacrificielle est innocente. Désormais le rite sacrificiel ne peut plus fonctionner en tant que processus de blocage de la violence, car tout le monde sait que la victime n’est pas coupable. A sa place, le Christ ouvre le chemin de la non violence inconditionnelle, le seul qui soit juste et efficace durablement.

 

Nous avons aussi constaté que les spécialistes de l’ethnologie et de l’exégèse biblique ne recevaient pas sans réticences ou même refusaient les thèses de René Girard, qui s’est aventuré sans y avoir été invité sur leurs domaines de recherche respectifs. De fait, ses thèses ne respectent pas les critères de scientificité exigés par ses collègues.  A cela René Girard, sans complexe, répond, pour le résumer en deux mots, que le cartésianisme est dépassé. Il ouvre là un débat qui relève de la philosophie moderne de la connaissance.

 

 

Texte n°2

La violence dans les sociétés humaines

Une approche anthropologique

Apports, limites et perspective de l’hypothèse girardienne

 

René Girard, né en 1923, a enseigné la littérature comparée dans plusieurs universités américaines. De l’analyse d’un certain nombre des grandes œuvres de la littérature mondiale, il croit pouvoir proposer l’hypothèse  d’un mécanisme explicatif unique des violences romanesques. Il s’engage dans le champ de l’ethnologie pour voir si, au-delà du romanesque,  il peut confirmer cette hypothèse au niveau des mythes de fondation des sociétés archaïques. Il découvre ensuite, se faisant exégète, que la Bible peut se lire comme le livre qui dévoile pour la première fois que ce mécanisme n’est plus acceptable, le prenant à contrepied chaque fois que possible : le peuple élu a pour mission de témoigner au monde des vraies voies de justice et de paix, celles selon l’Eternel.

 

Les sociétés humaines émergent des sociétés animales et s’en distancient progressivement grâce aux exceptionnelles capacités de chacun de leurs membres à s’imiter les uns les autres.

 

Selon René Girard le mimétisme à l’œuvre dans les groupes humains explique la montée parallèle de l’outillage et du symbolique, avec en conséquence des succès impressionnants en ce qui concerne la maîtrise de l’environnement et des conditions de leur survie. Mais il ajoute que le mimétisme a conduit, aussi inéluctablement, aux rivalités mimétiques entre des individus pareillement équipés d’outils à tuer, et donc à la montée de violences interindividuelles ne pouvant se terminer que par l’auto destruction du groupe, les mécanismes de blocage de la violence efficaces dans les sociétés animales ne fonctionnant plus à cause des outils. Les groupes qui ont survécu sont ceux qui ont bloqué la violence par la désignation et l’exécution collective d’une victime expiatoire.

 

Les sociétés animales en voie d’hominisation ont donc dû inventer un mécanisme nouveau de blocage de leur violence, car la répétition des gestes et des comportements reçus des temps de l’animalité ne fonctionnaient plus. A chaque avancée du culturel et des techniques de nouveaux risques d’auto destruction de la société apparaissaient ; pour les conjurer, un nouveau rituel de mise en œuvre du mécanisme de la victime expiatoire était à chaque fois à réinventer.

 

Avec une seule clé de lecture, la rivalité mimétique, René Girard pense pouvoir rendre compte, sur le fond, de l’évolution des rituels du religieux et du droit depuis les origines des hommes modernes jusqu’à nos jours, telle qu’elle se révèle, pour qui a cette clé, dans la littérature mondiale, dans la mythologie de tous les peuples et dans la Bible.

 

L’événement « Christ », préparé par tout l’Ancien Testament, est, dans cette optique girardienne, véritablement salvateur, car il rend caduque le mécanisme traditionnel de blocage de la violence par désignation et exécution collective d’une victime expiatoire, ceci en révélant une fois pour toutes que la victime est à chaque fois innocente. Seule la non-violence portée par Jésus dans les Evangiles est susceptible de briser la spirale infernale des rivalités mimétiques.

 

Dans la société occidentale actuelle, c’est sur la sécularisation des valeurs chrétiennes de non-violence que repose l’espoir que l’humanité puisse échapper à l’auto destruction.

 

 

Texte n°3

 La trajectoire d’un chercheur indépendant

René Girard a actuellement le statut d’un « penseur de la violence »,  ceci selon J. C. Guillebaud. Une pensée originale sur l’éternelle énigme de la source du Mal. L’originalité vient de ce que, pour la première fois, est prise en compte une réalité restée ignorée jusqu’au début du 20ème siècle, à savoir le fait que les sociétés premières préhistoriques avaient acquis une expérience significative en matière de conjuration des processus de la montée des violences auto-destructrices.

 

Une expérience de cent mille ans et plus, réduite à l’état d’indices par des hommes qui croyaient que le monde avait commencé avec eux. Une histoire qui pour eux se condensait sur quelques générations humaines, 50 ou 100, dans les « in illo tempore », les « en ce temps là », qui ouvrent les mythes de fondation de tous les peuples qui viennent d’accéder à l’écriture. Des peuples  qui viennent d’accéder à bien d’autres inventions révolutionnaires : l’argile du début de la Genèse est celle de peuples qui viennent d’inventer l’art du potier, Caïn est celui qui construit des villes, l’un de ses fils est le père des forgerons.  L’histoire commence au 2ème millénaire. C’est le temps des grands empires, les interdits et les rituels sont en place, personne ne sait qu’ils remontent à cent mille ans, on les complète, car la société s’est complexifiée, par le code d’Hammourabi et les Tables de Moïse, le droit est écrit pour la première fois, des commandements pour empêcher que la violence enclenchée entre deux frères ne se termine en vendetta familiale.

 

Cette expérience était perdue ignorée, les traces dans les mythes étaient incomprises, mais justement depuis 50 ans les progrès des connaissances ethnologiques nous permettent de la récupérer pour une nouvelle perspective sur les vraies sources de la violence.

 

         1ère étape : la littérature comparée, les premières découvertes, le désir selon l’autre.

 

Dans la grande littérature européenne, de la Renaissance au 20ème siècle, de Cervantès à Dostoïevski, en passant entre autres par Shakespeare, Stendhal, Flaubert, Proust, R. G. croit déceler une constante. Ces grands auteurs laissent le lecteur deviner la vérité romanesque : les frustrations des héros dans la poursuite de l’objet de leur désir, ne résultent pas de ce que cet objet serait hors d’atteinte, mais du fait que ce qu’il désire n’est pas désir selon son être propre mais selon le désir d’un autre, que le héros veut imiter.   Le mensonge selon les romans ordinaires est de faire croire au lecteur que le désir de l’objet existe réellement.

Bibliographie : « Mensonge romantique et vérité romanesque », Grasset, 1961.

De la Renaissance à nos jours, les mécanismes d’engendrement de la violence sont restés les mêmes, mais les mécanismes de blocage de cette violence sont devenus inopérants au fur et à mesure que la structure sociale se délitait et que les statuts sociaux se rapprochaient. C’est ainsi qu’au niveau collectif, on est passé de la violence limitée des guerres aristocratiques à la violence de masse des guerres du 20ème siècle, en passant par celles déjà bien amplifiées des guerres napoléoniennes.

Les ressorts que les grands romanciers mettent à nu sont exactement ceux qui sont à l’œuvre dans tous les étages de la société.

 

 

 

 

2ème étape : Le religieux archaïque et l’engendrement du sacré

 

Alerté par ce qu’il a découvert dans la littérature contemporaine, R. G. a cherché confirmation de son intuition dans les données obtenues par les ethnologues anglo-saxons, qui s’en tiennent à la récolte des faits anthropologiques eux-mêmes.

C’est une plongée dans les profondeurs de l’histoire de l’humain. Les causes du succès de l’humanisation, à savoir une extraordinaire capacité à imiter, sont également causes de l’instabilité congénitale des sociétés humaines. Il confirme que le désir selon l’autre, il parle maintenant du désir mimétique », du grec « mimesis »,  est à l’origine et au cœur des crises des sociétés premières. Les sociétés humaines qui ont subsisté sont celles qui ont su trouver la façon d’éviter les crises graves (grâce aux interdits) et,  si besoin, de les guérir (grâce aux rites sacrificiels, avec expulsion ou mise à mort d’une victime émissaire ou expiatoire). Pour que le rituel victimaire, c’est un tous contre un, soit efficace, il faut que tous croient que la victime est coupable, et que sa mise à mort soit collective. C’est ainsi que la personne condamnée à la lapidation est enfermée dans un sac, tous ils jettent leurs pierres, personne ne sait quelle est la pierre qui l’a tuée. Le résultat est que la paix est retrouvée dans la communauté. Le religieux archaïque a pour objet de réitérer préventivement cette procédure à intervalles de temps réguliers, une liturgie se met en place. Mais à la victime humaine du premier sacrifice finit  par être substituée une victime animale.   

         Bibliographie : « La violence et le sacré », Paris, Grasset, 1972 ; « Des choses cachées depuis la fondation du monde », Paris Grasset, 1978.

 

3ème étape : Exploitation des données présentes dans les mythes grecs, avant et après leur prise en charge par Sophocle et Euripide.

 

R. G. a de plus cherché la confirmation de son intuition dans la tragédie grecque ancienne. Il montre que les tragédiens grecs, ceux de la grande époque de Périclès, prennent une certaine distance vis à vis des mythes primitifs. Ils pressentent que la culpabilité de la victime expiatoire, choisie par les voies du destin  puis divinisée (par exemple Œdipe), est un mensonge collectif. Ils laissent entendre qu’Œdipe n’a pas toute la responsabilité des malheurs de la ville de Thèbes. Mais pas trop en clair, car ils sont freinés par leur milieu culturel, trop attaché à la lecture directe du mythe.

Construction d’une théorie des mythes et des rituels, c’est à dire du religieux dans son ensemble, en ébauche dans les sociétés primitives. Le religieux a pour fonction la déshumanisation de la violence, en la sacralisant par le rituel, et donc en la soustrayant de l’espace profane.

 

4ème étape : Elargissement de la théorie mimétique en direction des écrits du judéo-christianisme.

 

Les écrits judéo-chrétiens instaurent, selon R. G., une rupture radicale avec les mécanismes de gestion de la violence mis en place par les sociétés primitives et reprises par les religions archaïques des premiers millénaires, qui comportaient essentiellement le recours à un rituel de mise à mort d’une victime expiatoire. Au fur et à mesure que le lecteur avance dans les écrits de la Bible, il comprend de plus en plus clairement que la victime est innocente, ce qui ruine progressivement sa croyance en l’efficacité du rituel s’agissant de guérir la société de sa « crise mimétique ». Il illustre son propos par l’exégèse d’un certain nombre de passages du texte biblique, allant de l’épisode de Caïn et Abel aux évangiles.

 

5ème étape : Lecture non sacrificielle du texte biblique, et relecture partielle  à la lumière de l’Epître aux Hébreux.

 

Les rédacteurs des textes bibliques s’acharnent à montrer que le sacrifice n’est plus la solution, il n’est pas le moyen de parvenir au salut. La vraie solution est le renoncement aux désirs mimétiques dévoyés, solution illustrée par la vraie mère du jugement de Salomon. Le renoncement est l’arme absolue face au désir mimétique, et l’événement de la Passion en est la démonstration absolue. Les croyants n’ont qu’un seul modèle à imiter, Jésus Christ : avec lui pas la moindre possibilité de rivalité ou d’interférences mimétiques, en lui pas de désirs d’appropriation. Satan est l’incarnation du désir mimétique. Le Paraclet, l’esprit de Vérité, révèle le processus mimétique.

Après des hésitations R. G. reconnaît le bien-fondé du recours au terme de sacrifice s’agissant de la mort du Christ. Mais ce sacrifice est autre que celui des religions archaïques. Il a pour objet de révéler et ainsi de neutraliser une fois pour toutes le mécanisme sacrificiel. Il est le sacrifice qui met fin à tous les sacrifices. C’est ce qu’affirme l’Epître aux Hébreux, (Hébreux, 7, 26 – 28 ; 9, 11 – 14 ; 9, 24 – 28).

 

6ème étape :     Elargissement à la lecture des évènements contemporains.

De Napoléon aux guerres du 20ème siècle, la rivalité franco-allemande. Les génocides. L’après 11 septembre.

Bibliographie : « Achevez Clausewitz », Paris, Carnets Nord, 2007.

 

Points forts et faiblesses de l’hypothèse girardienne

 

En France on n’aime pas les transdisciplinaires. R. G., qui a conduit toute sa carrière professorale aux Etats Unis, n’a pas eu que des amis parmi  les psychanalystes freudiens, les structuralistes de l’école de Lévy Strauss, ou les exégètes bibliques.

R. G. a soutenu la scientificité de sa démarche, mais elle est mise en question de différentes façons. Le fait que sa démarche couvre tout et marche à tous les coups est certes inquiétante. R. G. se déclare tout à fait à l’aise avec ces mises en cause, ce qui confirme son honnêteté intellectuelle et en quelque sorte la scientificité de sa démarche.

René Girard a-t-il, aura-t-il, des continuateurs ? Des commentaires récents qui suivent l’annonce de son décès à Stanford en novembre 2015, il vient qu’il a certes marqué profondément, et marquera beaucoup de monde, mais à la façon de Pascal, incontournable, mais on ne pourra pas chausser ses bottes.

 

 

Texte n°4

La Première étape de René Girard : l’Analyse littéraire

 

Pour René Girard, de Cervantès à Dostoïevski, la littérature romanesque de l’Europe montre, en premier lieu, son unité.

Il y a de grands romanciers, et puis tous les autres. Mais ils exploitent tous le même sujet : ils décrivent les péripéties d’un héros à la quête de l’objet de son désir. La différence entre les très bons romanciers et les autres est la suivante. Les romanciers ordinaires croient vraiment que leur héros désire véritablement l’objet désiré. Comme pour leurs lecteurs un bon roman est un roman qui se termine bien, le héros finit par atteindre l’objet désiré, happy end, tout est bien qui finit bien, un roman de plus. Les grands romanciers ont l’intuition de, voir savent, la « triangularité » du désir, et la montrent à l’œuvre. Mais la fin du roman déconcerte les lecteurs moyens, car bien entendu le désir ne peut être satisfait.

 

René Girard repère de plus, de Cervantès à Dostoïevski, une dérive de la triangularité : la distance entre celui qui désire et son médiateur diminue constamment. La diminution de cette distance est à mettre en parallèle avec la démocratisation de la société, dont les romanciers se trouvent être les témoins. Avec Cervantès, dans une société qui se souvient encore de la féodalité médiévale, la distance entre Don Quichotte et son médiateur est, à plusieurs titres, infranchissable. [Le médiateur est « externe »]. Le roman offre au lecteur un comique burlesque jusqu’à la fin. Avec Dostoïevski, il n’y a plus, dans une société qui se veut égalitaire, de distance possible entre les héros et leur médiateur, et  ses romans, surtout les derniers, (notamment « Les démons »),  sont désespérément tragiques. [Le médiateur est « interne »].

 

Pour René Girard, ce qui est décrit au niveau des personnes individuelles par les grands romanciers, trouve sa correspondance avec ce qui s’est passé collectivement dans le même temps entre les Etats européens. Il remarque que de Cervantès à Dostoïevski, le fondement institutionnel des Etats européens passe du patrimonial[1] au national[2]. Dans le même temps les guerres, qui se faisaient « en dentelles » au 17ème siècle, deviennent des guerres d’extermination de masse au 20ème siècle, en passant par les champs de bataille napoléoniens[3]

 

Quelle leçon en tirer pour les chances de paix en post-modernité ? Peut-être faut-il que la société réintroduise de la distance entre les désirants et leurs médiateurs. C’est à dire introduire des facteurs de différentiation acceptables par tous.

 

Vocabulaire girardien

Mimétisme d’appropriation, mimétisme d’antagoniste.

Le mimétisme d’appropriation est dangereux si l’objet désiré ne se partage pas et si le médiateur est proche.  Car le désirant et son médiateur ont toutes les chances d’échanger leurs rôles, s’enclenche alors une montée en spirale de la violence, sans issue.

Le mimétisme d’antagoniste s’installe lorsque que la crise mimétique s’est généralisée à toute la société. L’issue est alors que tous s’accordent, s’imitent, dans la désignation de l’antagoniste, coupable à l’évidence, l’affaire se termine avec son lynchage.

 

 

 

Texte n°5

Analyse de « Mensonge romantique et vérité romanesque » [4]

 

Le titre de l’œuvre reste à expliciter : Mensonge romantique et vérité romanesque. La « vérité romanesque » concerne la mise à jour (la révélation), dans les romans, de ce mécanisme fondamental du comportement humain : le désir comme imitation. L’expression « mensonge romantique » est plus obscure. Le « romantisme » doit ici être compris comme la tendance littéraire moderne, à l’œuvre depuis le début du XIXè siècle, qui consiste à voir dans le désir authentique une spontanéité du sujet. Le romantisme rend toujours responsable du désir un sujet solitaire et autonome : il s’agit d’un dogme subjectiviste et solipsiste, qui méconnaît la réalité du désir. Alors que les héros romanesques imitent le désir d’autres personnages d’autres romans, le romantisme plaque sur le roman un désir spontané, non contaminé d’altérité, et de ce fait il trahit le romancier. C’est pourquoi le romantisme est mensonge, et le roman (paradoxalement puisque c’est une fiction) est vérité. Prenons quelques exemples (parmi des dizaines que donne René Girard), en les exposant dans un ordre croissant de révélation.

 

a) Don Quichotte de Cervantès (1605-1615). Nous connaissons bien ce chef d’œuvre de la littérature universelle. Don Quichotte, qui s’appelle lui-même « le chevalier à la triste figure », perd la raison et le jugement, le contact avec la réalité (aujourd’hui on parlerait de schizophrénie) à force de lire des romans de chevalerie. Il devient alors chevalier errant, défenseur de l’opprimé, redresseur de torts, sur le modèle des chevaliers de ses romans, et il combat pour l’amour de sa belle Dulcinée. Il prend son cheval, Rossinante, engage un écuyer, Sancho Pança, en lui promettant le gouvernement d’une île qu’il va conquérir, et va errer sur les chemins de la Mancha. Il prend les moulins à vent pour des géants prêts au combat, et leurs ailes pour leurs grands bras, mais aussi les auberges pour des châteaux à conquérir, les paisibles voyageuses pour des princesses enlevées qu’il faut délivrer, etc. Sancho Pança, qui pour sa part garde son bon sens, tente de raisonner son maître, généralement en vain.

On a donc souvent vu dans ce roman l’illustration des deux aspects de l’âme humaine : le réalisme (les limites du sens commun) et l’idéalisme (l’évasion dans un imaginaire généreux mais inefficace). Une autre lecture de cette œuvre consiste à l’interpréter comme un pamphlet qui ridiculise l’Espagne décadente et les illusions romanesques des récits de chevalerie, notamment leur refus du réel. René Girard propose une troisième interprétation. Il part du constat que tout le comportement de Don Quichotte est le fruit de ses lectures. Le personnage de Cervantès veut imiter un idéal fixé par une tradition littéraire. Il veut en particulier suivre l’exemple d’Amadis de Gaule, appelé « le beau ténébreux » : il s’agit du personnage principal d’un roman de chevalerie en date du début du XIVè siècle, refondu et publié en 1508 (soit un siècle avant Don Quichotte) par Montalvo. Amadis de Gaule est un chevalier accompli qui, après de multiples aventures, réussit à épouser sa dame. Don Quichotte suit aveuglément (au prix d’une récusation du réel) le modèle d’Amadis de Gaule et d’autres chevaliers. Si Don Quichotte se jette sur les moulins à vent, c’est parce qu’à sa place, pense-t-il, Amadis de Gaule en aurait fait autant. Le ressort du roman est donc un désir triangulaire : sujet – objet – médiateur. Amadis de Gaule est le médiateur du désir de Don Quichotte. « Don Quichotte est la victime exemplaire du désir triangulaire », mais Sancho Pança aussi désire ce que son maître lui suggère de désirer : l’île fabuleuse. Nous avons, là, à faire à un nouveau triangle : les objets changent mais la structure demeure. Les lecteurs romantiques n’ont vu que l’opposition entre Don Quichotte l’idéaliste et le réaliste Sancho Pança.

Mais les deux personnages ont ceci de commun qu’ils empruntent leur désir à un autre. Le « mensonge romantique » consiste ici à falsifier le personnage de Don Quichotte pour en faire un héros vraiment original, un individualiste authentique. En réalité, il nous ressemble, et il ressemble à tous les hommes, en ceci qu’il ne désire pas un objet qu’il s’est spontanément donné à lui-même, mais il désire au contraire un objet qu’un autre lui a indiqué comme désirable.

 

b) Deuxième exemple : Madame Bovary de Flaubert (1857). Emma Bovary, fille de cultivateurs, s’est gavée, durant son adolescence, de romans sentimentaux, aux héros desquels elle s’identifiait, et qui ont détruit en elle toute spontanéité. Elle programme son désir sur eux : elle rêve d’une vie semblable à celle des héros de ses romans (la passion amoureuse, l’exaltation, l’ivresse et le bonheur), et elle s’ennuie auprès d’un mari très ordinaire, Charles, médecin de campagne, ainsi que dans la société bourgeoise et provinciale on ne peut plus mesquine et conventionnelle. Sa vie est terne et « plate comme un trottoir de rue ». Elle s’évade alors de cette réalité par la lecture, puis par une double infidélité à son mari, avec deux amants (Léon et Rodolphe) qui s’avèrent tous deux bien lâches, et même par le projet avorté de se faire enlever par l’un d’entre eux. Mais tout cela la laisse insatisfaite. Elle dépense alors sans compter, et ne pouvant rembourser ses dettes, conduite à la ruine, elle s’empoisonne à l’arsenic.

 

Depuis cet illustre roman, on appelle « bovarysme » la maladie psychologique qui consiste à se nourrir d’illusions sur soi-même, sur ses talents et capacités, que l’on imagine étouffés par la platitude de sa vie. C’est l’évasion dans l’imaginaire par insatisfaction devant sa condition. Mais pour René Girard, la clef herméneutique de Madame Bovary réside dans l’imitation de personnages romanesques par un autre personnage romanesque. Ce roman illustre donc lui aussi le mécanisme du désir triangulaire, le désir d’un objet déjà désiré par des héros de romans.

 

c) Troisième exemple : Le rouge et le noir de Stendhal (1830). Fils de paysan, Julien Sorel s’exalte pour l’épopée napoléonienne, dont il est un lecteur assidu (notamment à travers le Mémorial de Sainte Hélène). L’empereur est son modèle vénéré. Julien veut à tout prix sortir de sa condition sociale, mais depuis la chute de Napoléon, la voie de la réussite semble fermée à ceux qui ne sont pas bien nés. S’il avait vécu plus tôt, il aurait été soldat de Napoléon (« le Rouge »), mais sous la Restauration il doit dissimuler ses convictions, et se destiner à devenir prêtre (« le Noir »). Il commence par être précepteur chez Madame de Rênal, dont il devient l’amant. Mais il doit la quitter du fait des commérages. Il entre alors au Séminaire, et devient secrétaire du marquis de La Mole. Julien est sur le point d’épouser la fille du marquis, Mathilde, et d’obtenir ainsi un titre de noblesse, quand son projet de mariage est cassé par une lettre de Madame de Rênal. Il retourne voir sa première maîtresse et tente de l’assassiner. Condamné à mort, il reçoit en prison le pardon de Madame de Rênal, et lors de ses nombreuses visites leur passion renaît. Julien se rend compte que seul son premier amour comptait pour lui, bien plus que ses sentiments envers Mathilde ou que son ambition sociale, et juste avant d’être exécuté, il connaît enfin le bonheur.

 

On a pu voir dans ce roman une satire de l’ordre social sous la Restauration, ou l’illustration pathétique du conflit entre la volonté et la sensibilité. Mais René Girard y discerne ici encore un mécanisme d’imitation, Julien, porte-parole de Stendhal, trouvant son modèle en Napoléon. Son désir n’est donc pas non plus spontané. Cependant, René Girard distingue le désir de Don Quichotte ou d’Emma Bovary, qui est calqué sur celui d’un être légendaire (personnage de roman), du désir de Julien, qui a pour modèle un être historique.

Dans le premier cas, il s’agit d’une « médiation externe », dans laquelle le sujet est distant du médiateur par le recours à la fiction. Dans le second cas, il s’agit d’une « médiation interne », la proximité entre le médiateur et le sujet rendant celui-ci d’autant plus aveugle quant à la genèse de son désir : il croit que son désir est spontané, c’est-à-dire qu’il s’enracine uniquement dans l’objet, et ne voit pas en lui un désir d’imitation. Seule la « médiation interne » peut susciter une véritable rivalité, quand le sujet devient le modèle de son modèle, l’imité devient imitateur de son imitateur. C’est encore plus vrai avec le ressentiment nietzschéen, qui est un désir de jalousie à l’égard d’un modèle vénéré et haï tout à la fois, vénéré donc haï, haï parce que jalousement vénéré. René Girard cite également la relation enfant/adulte et la relation enfant/enfant comme deux exemples respectifs de médiation externe et de médiation interne.

 

e) Quatrième exemple : L’éternel mari de Dostoïevski (1870). Deux ans après Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard consacre un livre à Dostoïevski, dont l’œuvre lui semble être un terreau éminemment favorable pour enraciner et nourrir la théorie mimétique. Dans L’éternel mari, un mari trompé prend pour modèle l’amant de sa femme. Devenu veuf, il invite son ex-rival à son remariage, car il ne peut concrétiser son projet sans son approbation. Son désir n’est donc pas indépendant : il faut que l’ex-rival désire la nouvelle fiancée et devienne donc à nouveau rival, sinon l’ex-mari aurait le sentiment que sa nouvelle fiancée ne vaut pas la peine d’être épousée, et il se croirait obligé de chercher un autre parti qui plaise davantage à son modèle. Que l’ex-rival se retire du jeu, la bien-aimée perd toute sa valeur : il ne faut pas que l’ex-mari obtienne la jeune femme, ni que l’ex-rival l’emporte de manière décisive, mais que l’on entretienne la rivalité sans sortir du triangle.

 

Après quelques hésitations, l’ex-amant finit par céder à l’invitation, victime d’un « bizarre entraînement », ce qui ne fait que redoubler la rivalité mimétique entre l’« éternel mari » et l’« éternel amant » : les deux hommes se conduisent comme deux enfants qui se disputent le même jouet. Freud avait analysé cette œuvre, et avait cru y déceler une homosexualité latente entre l’« éternel mari » et l’« éternel amant ». René Girard voit dans la théorie mimétique une grille d’analyse bien plus pertinente : l’« éternel mari » est amoureux non de sa fiancée ni de son rival, mais des succès amoureux de celui-ci, ce qui le conduit à des défaites sans fin. De manière encore plus évidente que dans le roman de Stendhal, la « médiation » est « interne » : il ne s’agit même plus d’imiter un grand homme du passé, mais un contemporain, et un ami que l’on fréquente quotidiennement. Or l’ « éternel mari » ne fait que caricaturer, et révéler au grand jour par le truchement de la fiction romanesque, un mécanisme auquel nous obéissons tous inconsciemment : le désir mimétique qui livre ceux qu’il domine au malheur.

Dostoïevski a fait ainsi preuve, aux yeux de René Girard, d’intuitions géniales. Il lui restera maintenant à les transposer du domaine de la littérature à celui de l’histoire des sociétés humaines et des religions.

Ajoutons tout de même la précision suivante : l’imitation ne conduit pas toujours à la rivalité et au conflit. René Girard distingue la mimesis rivalitaire et la mimesis non-rivalitaire

L’éducation, par exemple, est tout entière fondée sur l’imitation de modèles : les parents, les grands frères et sœurs, les copains… Cette imitation peut être conflictuelle, notamment avec les frères et sœurs ou d’autres enfants, mais elle peut aussi ne pas l’être, notamment avec les parents. En revanche, le fait que la construction de la personnalité au cours de l’éducation soit fondée sur l’imitation explique sans doute le rôle moteur que va jouer l’imitation tout au long de la vie du sujet. L’imitation n’est rivalitaire que lorsque l’objet désiré ne peut pas être partagé. La mode, par exemple, est un processus d’imitation non-rivalitaire. Autre exemple, le fait de fumer est un cas typique de comportement mimétique : on fume parce que les autres fument, mais un paquet de cigarettes peut toujours se partager. La cigarette conduit à des morts précoces, mais du fait de ses « qualités » intrinsèques, et non à cause des rivalités conflictuelles qu’elle induirait.

Le mimétisme est donc ambivalent : il génère du conflit, mais il est aussi la condition de la transmission culturelle sans laquelle l’homme ne se distinguerait pas des animaux. Il assure le passage de l’instinct au statut de désir. Aristote le signalait déjà : « L’homme se différencie des autres animaux en ce qu’il est le plus porté à imiter ».

 

 

Conclusion : René Girard serait-il un prophète de notre temps ?

 

René Girard  fut fort mal reçu de l’institution universitaire française, car les transdisciplinaires n’y sont guère acceptés. Ce fut aux USA, à Stanford, qu’il trouva à « s’éclater ». Dans l’annonce très médiatisée de son décès en ce novembre 2015, R. G., né en 1923, entré à l’Académie française en 2005, a été présenté comme philosophe. Michel Serres, qui fut son collègue à l’Université de Stanford, et qui fit son discours de réception, a dit de lui qu’il était le nouveau Darwin des sciences humaines. De fait, de l’avis de ceux qui en ont été marqués, c’est en apologète chrétien qu’il a terminé son parcours.

Il est ici proposé aux visiteurs de notre site paroissial, de voir en René Girard  la figure d’un prophète de notre temps. A quoi en effet René Girard aboutit-il sur la fin de vie ?

 

D’abord à une théorie de la non-violence, et du renoncement allant jusqu’au don de soi. Elle s’inscrit selon lui dans le droit fil du plan du Seigneur Yahvé pour la sauvegarde de sa Création et des humains auxquels il en a confié la gérance, et auxquels il a, à de nombreuses reprises, confirmé son Alliance. Plusieurs passages de l’A. T. sont ici exploités, dont le jugement de Salomon, mais  le Christ mort et ressuscité donne à sa théorie de la non-violence son expression définitive. Force de la faiblesse, force du renoncement à la violence, aller jusqu’à donner sa vie pour que d’autres ne la perdent pas. C’est là le plan A du Seigneur Yahvé, qui pour le moment fait encore l’hypothèse que son peuple finira par un jour se convertir.

 

Ensuite il nous avertit que si les hommes s’obstinent à choisir de ne pas prendre la main  que le Christ leur tend in extremis, alors il faut qu’ils sachent qu’ils choisissent de facto d’obliger le Seigneur Yahvé à entrer dans son plan B. Le plan B, Jésus le détaille dans plusieurs de ses discours apocalyptiques, ceux que toujours nous préférons ne pas entendre. Ce plan B est ré-explicité dans l’Apocalypse de Jean. Un combat sans merci sera livré sur terre. Les forces du mal, voyant la partie perdue, essayeront de nuire au maximum jusqu’au bout. Les hommes souffriront. Mais in fine Satan disparaîtra dans son non être.

 

Le prophète, on le sait, n’est pas un devin. Il avertit de ce qu’il faut faire pour se sortir de l’impasse. C’est exactement ce que fait René Girard.

 

Notre conclusion est qu’il est à souhaiter que beaucoup puissent se convertir en écoutant René Girard. En ces temps de crise mondialisée, ils se mettront debout sans crainte. Ils feront éclater la vérité salvatrice que le Christianisme contient depuis l’origine et qu’il ne cesse de porter. Une conclusion optimiste, le plan B nous sera peut-être épargné.

 



[1] La cause de la guerre de succession d’Espagne est la persistance anachronique de la conception patrimoniale des Etats.

[2] Qui atteint son paroxysme avec les guerres issues de la rivalité franco-allemande au 20ème siècle.

[3] Car la Révolution française a déjà apporté la justification idéologique aux levées en masse de tous les citoyens de toutes les nations libres.

[4] Extrait du cours sur René Girard que le professeur  Frédéric Rognon, de l’Université de Strasbourg, a mis au programme de ses étudiants en théologie.  Il est ici remercié de nous y donner accès.

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